Croissant Boulanger vs Pâtissier
Deux philosophies s'affrontent silencieusement dans le monde de la viennoiserie. D'un côté, le croissant boulanger, plus rustique, privilégie la complexité aromatique. De l'autre, le croissant pâtissier recherche l'impact visuel et le contraste des textures (aéré et friable).
1. Le Croissant Boulanger
Ici, on ne cherche pas à impressionner par un alvéolage géométrique, mais à satisfaire le palais par la complexité.
Cette approche puise ses racines dans la panification traditionnelle. Le croissant est considéré comme un pain de luxe, où la fermentation longue révèle pleinement le blé et ses arômes.
- La Mie: Elle est charnue, offrant une résistance caractéristique, la « mâche ». C'est cette dernière qui permet de libérer les arômes de façon prolongée lors de la mastication.
- La Fermentation: C'est la clé. L'artisan utilise une fermentation longue ou un préferment (pâte fermentée).
- Le Beurre: On privilégie souvent des beurres AOP pour leur complexité aromatique, dosés à hauteur de 25% du poids de la détrempe, afin de souligner le goût du blé sans l'étouffer.
Il critiquait sévèrement les mies trop aérées et molles — qualifiées de « ouateuses » ou « inconsistantes » — affirmant que cette absence de structure finit par « pénaliser la flaveur ».
En cherchant une mie qui a de la mâche, le boulanger crée la matrice nécessaire pour prolonger le plaisir du beurre et de la fermentation. Sans cette résistance physique lors de la mastication, les arômes délicats se dissipent avant même d'être pleinement savourés.
2. Le Croissant Pâtissier
C'est le domaine de la précision. Une quête de la géométrie parfaite, où la rigueur du laminage dompte la matière pour ériger un nid d'abeille spectaculaire, à la fois rigide et éphémère.
Ici, le croissant est traité comme une pièce de haute couture. C'est une quête de technicité où l'on cherche à dompter la pâte pour créer un objet visuellement spectaculaire.
- Le Feuilletage: La précision est ultime. On privilégie souvent un nombre de plis réduit (ex: un tour double + un tour simple) pour obtenir des couches de beurre plus épaisses. Résultat: ces fameuses alvéoles en nid d'abeille.
- Le Contraste: Le graal est l'équilibre entre une croûte friable et un centre léger, aérien.
- La Farine: Choisie pour sa neutralité, elle agit comme une « toile vierge ». En choisissant une farine très raffinée (T45 de force ou T55 blanchie au Canada), on crée un vide aromatique volontaire pour laisser le champ libre au beurre.
- L'Esthétique: Le visuel est une promesse de légèreté. On utilise des beurres secs à hauteur de 30-33% du poids de la détrempe afin de favoriser une expansion maximale.
En éliminant l'amertume du grain et l’acidité de la fermentation, on sature les récepteurs du palais avec un message simple et addictif: Gras + Sucré. La farine devient un vecteur à beurre.
Note : L’utilisation d’agents de blanchiment chimiques est interdite en France et dans l’UE. En Europe, cette « toile blanche » s’obtient par un raffinage mécanique extrême (T45), alors qu’elle reste autorisée par voie chimique en Amérique du Nord.
Pour en apprendre plus sur le beurre en viennoiserie, consultez mon article sur le sujet.
3. Le Tableau Comparatif
4. En résumé
Malgré ces définitions, la réalité est qu'un croissant est rarement tout l'un ou tout l'autre. L'artisan cherche le juste équilibre pour créer sa propre signature.
S'il est vrai qu'on mange d'abord avec les yeux, le croissant demeure, avant tout, fait pour être savouré.
Ça n'est pas sans rappeler Raymond Calvel, qui nous mettait déjà en garde contre les dérives techniques visant uniquement l'esthétique. Face aux boulangers qui justifiaient leurs pratiques pour obtenir un produit plus beau visuellement mais insipide, il rappelait cette vérité fondamentale: « Le pain, ça se mange ».
La prochaine fois que vous dégusterez un croissant, ne vous arrêtez pas à la perfection des alvéoles. Fermez les yeux et concentrez-vous sur l'essentiel: la qualité de la mâche, la complexité des arômes lactiques et cette longueur en bouche caractéristique des fermentations maîtrisées. C'est dans cet équilibre invisible que réside le véritable talent de votre boulanger.
Livres
- Le Goût du Pain - Raymond Calvel
- Étude Historique et Technologique du croissant des années 1930 - B. Farah & A. Mande
- Lettre technologique #18 - Dossier: Viennoiseries pur beurre