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La Science du Beurre en Viennoiserie

Infographie technique sur l'art du feuilletage: comparaison entre le point de fusion et la plasticité du beurre en boulangerie.

En viennoiserie, chaque ingrédient a son importance, mais s'il y en a un qui constitue l'âme même de nos créations, c'est bien le beurre. Plus qu'une simple matière grasse, il est le cœur battant des viennoiseries.

Ce guide a pour mission de démystifier la science qui se cachent derrière cet ingrédient fondamental. Préparez-vous à maîtriser l'un des ingrédients clé de la viennoiserie.

1. Le Rôle du Beurre

Le beurre n'est pas un ingrédient passif; c'est le véritable architecte du croissant. L'excellence d'une pâte levée feuilletée repose sur l'équilibre entre la résistance de la détrempe et le comportement du beurre.

💡 Choix du beurre
« Sans surprise, le premier critère de choix d'un beurre est donc le goût. Le deuxième critère de choix est l'aspect technique: plasticité et point de fusion qui impactent directement la qualité du feuilletage. »

Lettre Technologique N°18 (Dossier Viennoiseries Pur Beurre, Centre Technique des Métiers de la Pâtisserie)

Dans la pâte levée feuilletée (PLF), le beurre remplit quatre rôles fondamentaux:

  • Goût: Le beurre est l'élément aromatique par excellence, contenant plus de 150 composés volatils. Parmi eux, le diacétyle, issu d'une maturation biologique lente de la crème, définit ce bouquet signature que notre nez identifie instantanément comme étant « l'odeur du beurre ».
  • Plasticité: C'est la capacité de la matière grasse de changer de texture tout en conservant son état. Elle permet au beurre de s'étirer en un film continu lors du laminage, sans se rompre.
  • Imperméabilité: C'est la capacité de la matière grasse d'enrober les grains d'amidon ou de constituer des couches résistantes. C'est cette imperméabilisation qui permet le développement (l'expansion) en emprisonnant de la vapeur d'eau lors de la cuisson. C'est une propriété fortement liée à la teneur en acides gras saturés de la matière grasse.
  • Conservation: En créant une barrière lipidique, le beurre ralentit l'évaporation de l'eau et freine la rétrogradation de l'amidon, prolongeant ainsi la fraîcheur et la souplesse de la mie.

Source: Technomitron

2. La Science du Beurre

Infographie montrant la composition du beurre: 82 % de matières grasses, 16 % d'eau et 2 % de matières sèches non grasses (lactose et caséine).

Contrairement à la croyance populaire, la distinction entre un beurre de tourage (beurre sec) et un beurre de table (beurre gras) ne repose pas sur le taux de matière grasse (82% en Europe pour le beurre doux), mais plutôt sur deux facteurs: la nature des acides gras et le point de fusion.

2.1. La nature des acides gras

La performance technique d'un beurre — sa capacité à être laminé sans casser ni s'incorporer dans la détrempe — est dictée par l'équilibre entre deux familles de molécules aux propriétés physiques opposées: les saturées et les insaturées.

Les Acides Gras Saturés (AGS)

Les AGS sont des molécules saturées en hydrogène: elles ne possèdent aucune double liaison. Un beurre sec (de tourage) possède une proportion plus élevée d'AGS à chaînes longues. Ce sont elles qui créent la résistance nécessaire pour que le beurre ne s'écrase pas trop rapidement sous la pression du laminoir.

Les Acides Gras Insaturés (AGI)

Les AGI sont les responsables de la souplesse du beurre. Contrairement aux AGS, les AGI possèdent une ou plusieurs doubles liaisons. Plus un beurre contient d'AGI, plus il est mou. Il s'incorpore à la pâte, faisant perdre au croissant son feuilletage au profit d'une texture briochée.

Voici quelques exemples:

Acide Gras Type Formule Point de Fusion Caractéristique
Acide butyrique Saturé C4:0 -8°C Le volatil. Chaîne très courte, liquide à température ambiante.
Acide palmitique Saturé C16:0 63°C Le pilier. L'acide gras saturé le plus commun, apporte de la structure. Solide à température ambiante.
Acide stéarique Saturé C18:0 69°C Le solide. Très longue chaîne, donne une grande fermeté. Solide à température ambiante.
Acide oléique Insaturé C18:1 13°C L'assouplisseur. Principal acide gras insaturé. Sa structure moléculaire empêche la cristallisation rigide, apportant malléabilité et fondant. Liquide à température ambiante.

Bien que l'acide stéarique et l'acide oléique possèdent tous deux 18 atomes de carbone, c'est la double liaison de l'acide oléique qui fait chuter son point de fusion de 56°C par rapport au stéarique.

Voici un exemple de profil des acides gras pour un beurre CORMAN:

Graphique à barres montrant le profil des acides gras d'un beurre. L'axe horizontal liste les molécules (de C4:0 à C18:3) et l'axe vertical leur pourcentage massique.

Source: CORMAN BEURRE DE LAITERIE - Bulletin Technique

💡 La Géométrie change tout
Un acide gras est une chaîne de carbone. À structure égale, plus cette chaîne est longue, plus le point de fusion est élevé; plus elle est courte, plus ce point de fusion est bas.

Si la longueur de la chaîne de carbone influence le point de fusion, la présence d'une double liaison (gras insaturé) agit comme un véritable disrupteur structurel.

Dans un acide gras saturé (comme le C18:0), la chaîne est droite. Cette forme permet aux molécules de s'emboîter parfaitement, comme des briques bien alignées. Cela crée une structure très solide qui résiste bien à la chaleur.

À l'inverse, dans un acide gras insaturé (comme le C18:1), la double liaison crée un « coude ». Ce pli empêche les molécules de s'emboîter parfaitement: le gras devient alors plus sensible à la chaleur, abaissant radicalement son point de fusion.
💡 L'influence de l'alimentation
La texture et la couleur du beurre varient selon le régime alimentaire des vaches:
  • En été: L'herbe fraîche est riche en carotène et en acides gras insaturés. Ces graisses ont un bas point de fusion, ce qui donne un beurre naturellement jaune, tendre et facile à tartiner.
  • En hiver: L'alimentation à base de foin, d'ensilage ou de céréales (fourrages) est plus pauvre en pigments et favorise les acides gras saturés. Ces graisses ayant un haut point de fusion, le beurre devient plus blanc, ferme et cassant.
« En fait, c'est la composition chimique des matières grasses que l'on retrouve dans l'alimentation des animaux qui fait la texture du beurre au final. Le savoir-faire des beurriers, c'est de préparer la crème par des palliers de cristalisation et de lui donner une texture qui lui confère toujours la même tartinabilité à la sortie du frigo. »

Source: Pourquoi les beurres sont durs en hiver et mous en été?

2.2. Le point de fusion

💡 Définition
« Plus le point de fusion est élevé et plus le beurre va résister à la chaleur et donc aux différentes étapes de laminage. Ce point de fusion est fonction de la composition en acides gras. »

Lettre Technologique N°18 (Dossier Viennoiseries Pur Beurre, Centre Technique des Métiers de la Pâtisserie)

Voici le point de fusion et caractéristiques des différents types de beurres:

Type Point de Fusion Caractéristiques
Beurre gras 28°C à 32°C Le tartinable. Point de fusion bas. Riche en acides gras insaturés. Beurre d'été. Idéal pour le tartinage, mais plus difficile à travailler en feuilletage.
Beurre sec 32°C à 38°C Le technique. Point de fusion élevé. Riche en acides gras saturés. Beurre d'hiver. C'est le favori des pâtissiers pour le tourage.
💡 Au‑delà du point du fusion
Le point de fusion est une simplification. Ne vous fiez pas uniquement au chiffre du point de fusion. En réalité, la structure du beurre évolue sur une plage de température. Comme le beurre est un mélange de triglycérides différents, sa fusion est progressive: certains cristaux fondent quand d'autres restent solides. Il ne passe pas de l'état solide au liquide d'un seul coup! Il est préférable de considérer la courbe de fusion du beurre.

La courbe de fusion du beurre mesure le pourcentage de matières grasses solides à une température donnée. Deux beurres peuvent avoir le même point de fusion (ex. 34°C), mais des courbes très différentes. Comprendre cette courbe permet de mieux connaître le comportement du beurre.

Voici un exemple de courbe de fusion:

Graphique linéaire montrant la courbe de fusion (Solid Fat Content - SFC) du beurre Corman. L'axe horizontal représente la température de 5°C à 40°C et l'axe vertical le pourcentage de matière grasse solide. La courbe bleue illustre la perte de solidité progressive du beurre à mesure que la température augmente.

Source: CORMAN BEURRE DE LAITERIE - Bulletin Technique

⚠️ Attention
Pour réussir une pâte levée feuilletée (PLF), le choix du beurre est crucial. Ne vous fiez pas uniquement à la température de votre chambre de pousse!

Le laminage crée une friction mécanique qui réchauffe la matière. Si votre beurre a un point de fusion trop bas, il sera absorbé par la détrempe avant même l'enfournement. Le feuilletage sera alors compromis et vous obtiendrez une brioche au lieu de couches bien alvéolées.

3. Les Beurres AOP

Les beurres suivants possèdent l'Appellation d'Origine Protégée (AOP):

Contrairement aux beurres techniques (section 4), les beurres AOP tirent leurs propriétés de leur terroir et d'un cahier des charges strict sur la maturation des crèmes.

  • Beurre Charentes-Poitou AOP: Le favori des professionnels pour le tourage. Sa spécificité réside dans une maturation biologique lente de la crème (minimum 16h). Ce processus permet une cristallisation naturelle lente qui lui confère une fermeté naturelle supérieure et un goût de noisette typique.
  • Beurre d'Isigny AOP: Réputé pour sa richesse en carotène (couleur plus jaune) et son goût beurré intense. Bien qu'excellent, il est souvent plus souple que le Charentes-Poitou, ce qui demande une gestion plus fine des températures en tourage.
  • Beurre de Bresse AOP: Très aromatique avec des notes florales et de fruits secs, il est souvent réservé à la dégustation plutôt qu'au tourage à cause de sa tendreté.
💡 Note
Naturellement, le beurre Isigny AOP est un beurre gras. Cependant, pour la version tourage, il bénéficie d'un traitement spécifique qui permet de remonter son point de fusion autour de 32-34°C et d'optimiser sa plasticité.

Ainsi, alors que le Charentes-Poitou est un beurre qui est né pour faire des croissants, l'Isigny est un beurre de table prodige que l'on a éduqué pour le tourage.

4. Les Beurres Techniques

💡 Définition
« Les beurres techniques sont des beurres qui ont été adaptés spécifiquement pour certaines applications. Pour le feuilletage il s'agit d'adapter le point de fusion du beurre par une méthode physique de fractionnement. »

Lettre Technologique N°18 (Dossier Viennoiseries Pur Beurre, Centre Technique des Métiers de la Pâtisserie)

Pour pallier l'irrégularité naturelle des beurres saisonniers — qui peuvent être trop mous en été ou trop cassants en hiver — l'industrie a mis au point des beurres dits « techniques » ou « technologiques ». Ces produits ne sont pas des substituts chimiques, mais des matières grasses retravaillées physiquement pour offrir une performance constante et une fiabilité absolue.

4.1. Le Beurre Fractionné

Le fractionnement est un procédé de "tri" thermique des fractions lipidiques. C'est une opération exclusivement physique, sans additifs, qui permet d'ajuster le point de fusion du beurre indépendamment des variations saisonnières.

  • Le Processus: La matière grasse est fondue, puis refroidie lentement et de manière contrôlée. Ce refroidissement sélectif permet de cristalliser séparément différentes fractions lipidiques, qui sont ensuite isolées mécaniquement:
    • Les stéarines: Fractions solides à température ambiante, riches en triglycérides à point de fusion élevé. Elles augmentent la dureté et la résistance thermique.
    • Les oléines: Fractions plus fluides, riches en triglycérides à bas point de fusion. Elles sont principalement utilisées pour les beurres tartinables.
  • L'Objectif : Créer une matière grasse sur mesure. En recombinant ces fractions, l'industrie garantit une courbe de fusion cible adaptée à une zone de travail donnée, c'est-à-dire un profil optimisé pour la fermeté et la stabilité thermique du beurre.
💡 Note
Tous les beurres de tourage ne sont pas fractionnés. Beaucoup reposent uniquement sur la sélection rigoureuse des crèmes et le contrôle de la cristallisation naturelle sans séparation explicite des fractions.

4.2. Le Beurre Texturé

La texturation est un travail sur l'organisation cristalline de la matière grasse. Elle vise à donner au beurre sa plasticité, indépendamment de sa composition lipidique initiale.

  • Le Processus: Le beurre subit un travail mécanique de malaxage, couplé à un refroidissement rapide, qui brise les gros cristaux de gras pour favoriser la formation de micro-cristaux (β') homogènes. Cette restructuration permet de piéger la phase liquide du beurre de manière stable.
  • L'Objectif: Garantir une plasticité et une extensibilité maximales. Cette structure fine permet au beurre de s'étirer en films minces et continus lors du tourage.
💡 En résumé
Le fractionnement définit la « recette » moléculaire du gras (le point de fusion), tandis que la texturation façonne sa structure physique (la plasticité).

Un fabricant peut sélectionner une matière grasse fractionnée pour sa stabilité thermique, puis la texturer pour lui donner la souplesse nécessaire.
⚠️ Attention
L'appellation « beurre de tourage » ne garantit pas automatiquement la présence de fractionnement. En revanche, tous les beurres de tourage performants sont texturés.

Notez toutefois que même un beurre technique peut nécessiter un léger maniage ou un temps de repos à température ambiante pour atteindre sa zone de plasticité optimale.

5. Le Tourage

Le tourage est l'opération qui consiste à superposer des couches de pâte et de beurre. Lors de la cuisson, l'eau contenue dans la détrempe et dans le beurre se transforme en vapeur. Piégée par les couches de beurre imperméables, cette vapeur pousse sur les feuillets de pâte et les sépare, créant ainsi le volume et la texture alvéolée si recherchée.

🧪 Physique du laminage
Pendant le tourage, le beurre subit des contraintes de cisaillement intenses. Un bon beurre doit présenter un comportement souple plutôt qu'une fracture fragile.

Ce comportement est possible grâce à l'équilibre entre une phase cristalline solide qui soutient la structure et une phase liquide huileuse qui la lubrifie. Pour maintenir cet équilibre, la règle d'or est de travailler le beurre entre 12°C et 16°C.

Le succès du tourage dépend de l'intégrité de ces couches. Si le beurre est trop mou, il sera absorbé par la détrempe, donnant un résultat lourd, gras et brioché. S'il est trop dur, il se brisera et déchirera la pâte, empêchant la vapeur d'être piégée et le feuilletage de se développer. L'objectif est donc de maintenir des couches parfaites à travers trois grandes étapes:

  1. Préparation de la détrempe et du beurre. La clé est d'amener les deux éléments à une consistance similaire pour qu'ils s'étalent de concert.
  2. Enchâssement du beurre dans la détrempe. Le pâton de beurre est entièrement enveloppé par la pâte.
  3. L'opération de pliage. La pâte est abaissée puis repliée sur elle-même plusieurs fois pour multiplier le nombre de couches.

6. Diagnostic

En boulangerie, chaque défaut visuel est le symptôme d'une réaction physique ou chimique précise. Pour passer de la théorie à la réussite en atelier, il faut savoir interpréter les signes que nous envoie la matière.

Voici une synthèse des problèmes fréquents et leurs solutions.

Défaut Cause Probable Solution
Feuilletage qui « fuit » (gras sur plaque) Point de fusion trop bas ou pousse trop chaude Utiliser un beurre avec un point de fusion élevé ou baisser la température d'étuve (< 27 °C)
Pâte qui se rétracte Pâte nerveuse Augmenter les temps de repos ou abaisser progressivement au laminoir
Croissants briochés (pas de feuillets) Beurre fondu dans la pâte lors du tourage Travailler dans une pièce fraîche ou utiliser un beurre avec un point de fusion élevé
Goût neutre ou insipide Utilisation de beurre industriel sans maturation Utiliser un beurre AOP ou un beurre technique à base de crème maturée
Texture « gommeuse » (manque de croustillant) Taux d'eau trop élevé dans le beurre (MG < 82 %) Privilégier un beurre à 84 % pour limiter l'hydratation du gluten
Manque de volume (croissant dense) Perte d'imperméabilité (vapeur qui s'échappe) ou marbrage (beurre trop froid) Assurez-vous de travailler le beurre à la température optimale pour une plasticité maximale

7. Conclusion

Vous l'aurez compris, le beurre est bien plus qu'un simple corps gras. C'est un partenaire technique exigeant. Au-delà des chiffres — qu'il s'agisse de point de fusion ou de taux de matière grasse — c'est la capacité à interpréter sa consistance et à adapter son geste qui transforme la science en savoir-faire. C'est là que s'arrête la théorie et que commence véritablement le métier d'artisan.

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